Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Sélection romans Prix Interpol'Art 2015

Publié le par Interpol'Art

Sélection romans Prix Interpol'Art  2015

Et ils oublieront la colère d’Elsa Marpeau, quand le passé hante le présent

Et ils oublieront la colère est le quatrième roman policier d’Elsa Marpeau qui sera l’invitée du festival des Quais du Polar à Lyon du 27 au 29 mars pour des rencontres et des dédicaces. L’auteure, qui a été récompensée en 2011 par le Prix du Roman Noir biblioObservateur et Nouvel Observateur pour Les Yeux des morts, nous emmène cette fois-ci au cœur de la campagne icaunaise pour résoudre le meurtre d’un professeur d’histoire géographie Mehdi Azem. Les paysages naturels enchanteurs d’un mois d’août étouffant que traverse le capitaine Garance Calderon, contribuent à créer une atmosphère pesante, renforçant ainsi la noirceur traditionnelle du roman policier.

Un polar entre suspens et intimité.

Et ils oublieront la colère est un polar très haletant. Dès le début le lecteur retient son souffle, puisque nous rencontrons in medias res Marianne Marceau. On est en août 1944, la jeune femme court, elle est poursuivie par la foule venue la tondre. Elle est en effet soupçonnée d’avoir eu des relations sexuelles avec un Allemand. Elle serait coupable de « collaboration horizontale ». Ainsi, sonne l’heure des règlements de comptes. Le suspens est à son comble puisque nous la quittons au moment où elle semble parvenir à se réfugier chez elle. Nous ne la retrouverons que quelques chapitres plus tard. Entre temps, nous sommes plongés en 2015 où nous apprenons le meurtre de Mehdi Azem. Immédiatement, la gendarme chargée de l’enquête, pense que les deux assassinats sont liés. Il faut dire que Mehdi Azem avait récemment acheté la maison de Paul Marceau, le frère de Marianne et s’était particulièrement documenté sur l’épuration et les femmes tondues lors de la seconde guerre mondiale. C’est alors que commence l’immersion dans le passé, dans les secrets de famille. Certains identités auraient-elles été usurpées ? Y aurait-il des cadavres dans les placards ? Les scènes de nuit, où Garance erre dans la campagne et les événements étranges qui s’y déroulent contribuent à créer du suspens. Bien qu’Elsa Marpeau recourt au suspens, élément indispensable de tout bon roman policier, celle-ci innove en nous plongeant au cœur de l’enquête policière et surtout dans la tête du gendarme Garance Calderon. Sa manière de résoudre les meurtres est atypique. Cette dernière se met littéralement dans la peau des victimes pour les comprendre. Elle se rend notamment plusieurs fois dans la maison de Mehdi pour essayer de trouver ce que ce dernier avait découvert sur la famille Marceau, sur Marianne. Elle enfile alors les bottines de la jeune femme, s’allonge sur son lit pour essayer de savoir si la jeune fille a réussi à fuir avec son amant allemand. Cette implication, cette fusion avec les victimes donnent une dimension presque humaniste à son métier. Elle tente de rendre aux disparus et aux morts leur histoire, de trouver comment ils ont vécu leurs derniers instants. Elle tient à ce que les familles sachent la vérité pour faire leur deuil. « En passant devant les photos des gosses portés disparus, elle s’arrête, considère leurs bouilles joyeuses, se dit que, face à la détresse qu’ils ont dû ressentir devant leur bourreau, face à la détresse de leurs parents incapables d’aller fleurir une tombe ou de disperser leurs cendres, il n’y a plus que ça à faire : s’obstiner, même si elle arrive toujours trop tard, à creuser des tranchées dans la boue. » Un capitaine de gendarmerie hors du commun, entre force et sensibilité Cette manière de travailler rend le personnage de Garance très touchant. C’est littéralement avec ses tripes que cette dernière enquête. Son investissement dans son travail est une fuite perpétuelle, un moyen de survivre. Le personnage est d’autant plus attachant qu’il est fragile. « Elle court pour calmer le monstre qui sommeille en elle, sa compagne la tristesse, capable de surgir n’importe quand, sans motif, comme un brasier, et d’emporter une partie de sa raison durant de longs jours, parfois de longs mois. »
Si Garance parvient à résoudre les mystères c’est parce que sa personnalité, son histoire personnelle, le drame familial qui la hante – la perte d’une mère qui a décidé d’abréger sa vie – s’immiscent dans l’enquête, se mêlent au destin des victimes. Ainsi, Garance a de nombreux points communs avec la tondue Marianne Marceau, les mêmes fêlures, les mêmes blessures. Ce qui les rapproche, c’est l’exclusion. Garance a une mère qui se prostitue, Marianne aurait fauté avec l’ennemi. En outre, comme elle, elle a subi la mutilation, la tonte, Marianne par la foule, Garance par son grand-père qui trouvait qu’elle ressemblait trop à sa mère. Elles se ressemblent également physiquement et moralement. Garance est une femme portant un carré brun, indépendante, au caractère fort qui a réussi professionnellement malgré ses démons. Elle a un côté masculin, c’est une passionnée de chasse. Marianne possède une chevelure brune et bouclée, et est sans cesse en rébellion contre l’autorité. Elle refuse de se peigner, refuse de saluer l’officier allemand, sort quand cela lui est interdit. Enfin, elles sont toutes les deux fascinées par la nature, par le lac, par la nuit. Elles semblent ne faire qu’un avec la nature. Ces nombreuses ressemblances troublent le lecteur mais rendent Garance Calderon et Marianne éminemment intrigantes et touchantes, ce qui renforcent encore une fois de plus le suspens.

« Les temps se superposent »

Les points communs entre l’enquêtrice et la victime, tout comme la chaleur écrasante d’août 1944 qui fait écho à celle d’août 2015, nous rappellent que passé et présent sont liés, que le passé ne cesse de hanter notre présent. Le titre Et ils oublieront la colère fait alors sens. Le livre cherche à montrer que l’on a tendance à trop vite oublier le passé, les malheurs, les drames, car il est douloureux de remémorer les crimes de guerre, toute cette souffrance. Et pourtant, il est vital d’y faire face car les mêmes schémas se reproduisent. Il ne faut donc pas oublier la colère mais se souvenir du passé, pour ne plus commettre les mêmes erreurs. Comme le dit Mehdi Azem, « un type qui refuse le passé n’est pas un homme. » Nier le passé reviendrait à se nier soi-même en tant qu’individu faisant partie du cours de l’Histoire. Ce polar à la fois traditionnel, car empli du suspens, mais aussi profond grâce à sa réflexion sur l’impact du passé dans le présent, ne vous laissera pas de marbre. Vous ne pourrez pas vous empêcher de vous attacher aux personnages et de vous interroger sur votre rapport au passé.

Mel Teapot

Commenter cet article