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Sélection romans : Prix Interpol'Art 2015

Publié le par Interpol'Art

© C. Hélie/Gallimard
© C. Hélie/Gallimard

http://www.usinenouvelle.com/article/les-inities-bercy-pour-ce-roman.N310649

Les Initiés : Bercy pour ce roman

Par Christophe Bys - Publié le 31 janvier 2015, à 10h55

Longtemps, Thomas Bronnec a été journaliste à Bercy. Il en a tiré la substantifique moëlle de son roman "Les Initiés" qu’il publie chez Série noire. Sur fond de plan de sauvetage des banques et du combat entre le politique et le financier, il tresse les ficelles d’un drame intime d’autant plus redoutable qu’il se déroule sur plusieurs générations. Ce faisant, il signe un excellent roman, c’est-à-dire un récit haletant qui est aussi l’occasion de comprendre les rapports entre le gouvernement et la haute administration.

Avec "Les Initiés", son troisième roman, Thomas Bronnec prouve que tous les journalistes ne sont pas des écrivains ratés et que l’on peut exceller dans un métier comme dans l’autre. "Les initiés" sont la version polar - publiée dans la prestigieuse Série noire de Gallimard - du documentaire qu’il avait déjà consacré au ministère de l’Economie et des Finances, lui-même nourri d’un blog (les couloirs de Bercy) qu’il a tenu pendant plusieurs années alors qu’il travaillait à L’Express. C’est dire que l’auteur sait de quoi il parle, et qu’il y a sûrement plus de vérité dans ce roman que dans certains articles écrits à la va-vite, par des confrères renseignés par des dépêches AFP et reliés au reste du monde par un téléphone.

Qui décide de la politique économique ?

Ce qui frappe, c’est à quel point la politique économique est une formidable matière première romanesque pour qui sait regarder et écrire, combien la crise des subprimes et les suites qui lui furent données constitue un merveilleux décor pour un polar qui se dévore comme les meilleurs du genre. Tout commence par un corps de femme retrouvé sur l’asphalte devant le ministère. Pour quelles raisons Stéphanie Sacco que tout le monde croyait morte est-elle revenue au ministère pour mettre fin à ses jours ? A moins que… Car Stéphanie Sacco était inspectrice des finances et avait dû avec une collègue, Nathalie Renaudier - elle-même morte suicidée -, enquêter sur le plan de sauvetage des banques mis en place après 2008. Quel rôle y ont joué les uns et les autres ? Et surtout, qui décide de la politique économique ?

Le président de la République élu au suffrage universel pour séparer les banques de détail des banques d’investissement et sa bouillonnante ministre de l’Economie venue du monde associatif ? Ou bien la toute puissante administration du Trésor, qui, malgré les alternances, maintien le cap politique coûte coûté au nom des intérêts supérieurs de la nation qu’elle confond parfois allègrement avec les siens ? Un cap d’autant plus facile à maintenir qu’elle dispose de puissants relais, à commencer par le conseiller Economie du Président. A moins que ce ne soit Antoine Fertel, le tout puissant dirigeant du Crédit parisien, qui, en coulisse, œuvre pour sauver sa banque pris au piège de la dette turque.

On le voit, si l’intrigue policière est totalement inventée, elle se nourrit d’une connaissance très précise des mécanismes de pouvoir oeuvrant à Bercy. A tel point qu’on se demande légitimement si toutes ressemblances avec des situations existantes ne seraient peut-être pas si fortuites que ça. Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes, quand certains personnages du roman semblent être des décalques de personnalités réelles (on pense à un amateur de bande dessinée qui rappelle un passionné de romans de science-fiction), si bien que le lecteur s’interroge : dans quelle mesure les turpitudes du personnage sont aussi celles du modèle ? Le romancier dira qu’il a la liberté de création et on la lui laisse volontiers.

Reste une formidable description du monde du pouvoir, où un directeur de cabinet de Bercy pense que "les politiques avaient tendance à tout simplifier et à plaquer sur la réalité la vision manichéenne qui prévalait dans la façon dont ils appréhendaient la conquête et l’exercice du pouvoir". Ou cette définition de la loyauté vue toujours par le Trésor. : "La Loyauté, c’est de répondre loyalement à vos instructions, mais c’est aussi la loyauté vis à vis de soi-même et de ce que l’on considère comme l’intérêt général." Loyauté ou cynisme ?

Jean de Florette à Bercy

Mais pour être un roman réussi, "Les Initiés" ne se contente pas d’être une description du ministère de l’Economie. C’est une narration efficace, avec de courts chapitres où les points de vue changent se diversifient et où Thomas Bronnec affirme une maîtrise du romanesque, notamment dans les personnages qu’il invente. Comme la ministre de l’Economie, un peu trop naïve ou son directeur de cabinet, Christophe Demory, qui était aussi le petit ami de Nathalie Renaudier, permettant de donner à la recherche de la vérité une dimension affective et personnelle.

Ce faisant, le roman se déploie dans une triple temporalité : celle contemporaine du suicide et du plan de sauvetage du Crédit parisien, celle de l’enquête sur le précédent plan , et celle où des années auparavant, tout s’est noué au sein d’une promotion de l’ENA. Là, déjà, les meilleurs rejoignent l’inspection des Finances et les rivalités sentimentales coïncidaient avec les rivalités de carrière. Ce qui fait que "Les Initiés" est aussi le roman des ambitions françaises. Ou comment le pouvoir et le goût du service de l’Etat a été peu à peu gagné (corrompu diront les plus critiques) par le triomphe de l’argent. Au roman politique se mêle aussi fort adroitement un roman de l’intime dont un des ressorts évoquera aux admirateurs de Marcel Pagnol, le destin tragique de Manon des Sources et de Jean de Florette.

L’ultime qualité de ce roman, sans trop en révéler, est de réussir à faire un polar sans meurtre prémédité. Ici on tue davantage dans les antichambres en détruisant une carrière, en empêchant l’avancement d’un mouton noir qui n’a pas compris que l’intérêt du groupe prime sur la vérité. Et comme il y a des balles perdues dans les vrais polars avec des gangsters, il y a des victimes collatérales dans ces règlements de compte à fleuret moucheté. Au passage, Thomas Bronnec trouve une manière romanesque de montrer ce qu’est un système, un ensemble de décisions prises sans qu’il y ait forcément un plan secret mais qui finit par créer les conditions d’une tragédie.

Christophe Bys

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