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Aurélien Masson : « Pour une littérature mal élevée »

Publié le par Interpol'Art

 Aurélien Masson : « Pour une littérature mal élevée »

Rencontre publique: Mardi 6 Octobre 2015 à 19H au Café du Palais

LE MONDE DES LIVRES | 25.03.2015 à 18h02 • Mis à jour le 27.03.2015 à 18h31 | Propos recueillis par Macha Séry

La « Série noire » souffle ses 70 bougies. Créée par Marcel Duhamel, baptisée par Prévert, la collection a, depuis 1945, accueilli plus de 2 700 titres. Entretien avec Aurélien Masson, 40 ans, qui la dirige depuis 2005.

Il y a soixante-dix ans, dans une note d’intention, Marcel Duhamel, traducteur et éditeur chez Gallimard, décrivait la « Série noire » comme le réceptacle de l’amoralité, de l’action, de l’angoisse, de la violence et de « l’amour préférablement bestial ». Suivez-vous la même feuille de route ?

Absolument. Au fil des ans, il y a, certes, eu des changements de format, mais la collection a toujours été diversifiée, avec des ¬romans de baston, d’espionnage – le premier John le Carré a été publié dans la « Série noire » – ou de la science-fiction, comme Le Cerveau du nabab, de Curt Siodmak, paru en 1949. Aujourd’hui, elle accueille des écrivains aussi différents que les Français DOA et Antoine Chainas ou l’Américain Markus Sakey, dont nous venons de publier le thriller fantastique Les Brillants. Une nuance, toutefois : les auteurs contemporains sont davantage dans une certaine morale que dans l’amoralisme. Même si c’est pour introduire, dans le chaos où nous vivons, un ordre subversif. Ce qui compte, c’est la coloration. Nous privilégions une littérature de durs à cuire, mal élevée, qui gratte là où ça démange. Regardez les détectives de Raymond Chandler ou de Dashiell Hammett, voyez comment ils répondent avec insolence à leurs employeurs.

A l’occasion de cet anniversaire qui fait ‘objet d’expositions, on redécouvre que Jean-Paul Sartre était fan de la « Série noire ».


Le roman noir, qu’on le veuille ou non, qu’on soit de gauche ou de droite, c’est d’abord de la critique sociale, et pas forcément Mai 68 et son héritage. Il s’agit d’observer et de décrypter le réel. Pour les intellos communistes ou apparentés, il était de bon ton de considérer cette littérature joyeuse et braillarde que les autres méprisaient. D’autant que, dans les années 1950 ,le peuple la dévorait. Les ouvriers de Boulogne-Billancourt avaient des romans de la Noire dans les poches. Cela contribuait à une communauté d’esprit. Le polar appartient toujours- c’est tant mieux- à la contre-culture. Et tant pis si James Crumley, qui, pour moi, est aussi grand écrivain que Jim Harrison, n’a pas la notoriété de celui-ci.

Au sein même des éditions Gallimard, cette littérature-là n’a pas toujours été bien considérée. Durant trois décennies, les textes de la « Série noire » ont été tronqués et ont pâti de traductions bâclées.

Cette histoire, j’y repense avec tendresse. Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Jim Thompson, on les a découverts ainsi adolescents et, malgré tout, on les a adorés.. N’empêche, la graine était plantée.. Mais je comprends la fureur de Donald Westlake lorsqu’il a appris que Gallimard lui barbotait des pages.. Hormis Fleuve noir et Le Masque, il n’y avait à l’époque pas d’autre maison d’édition pour cette littérature. C’était comme découvrir l’Amérique, tout un continent littéraire formé par les romans noirs, les pulps écrits à la chaîne par Carter Brown, James Hadley Chase et tant d’autres.

Aujourd’hui le marché est saturé. Pensez-vous contribuer à l’hégémonie anglo-saxonne qu’on constate dans le polar ?

Lorsque j’ai pris la direction de la « Série noire », en 2005, j’étais, je l’admets, très anglophile, car je lis l’anglais dans le texte et j’aime découvrir les textes en langue originale. Puis j’ai rencontré Patrick Pécherot, Caryl Férey, DOA, Antoine Chainas, dont les livres étaient vraiment bons. J’ai compris que nous avions un rôle crucial à jouer dans la création et l’accompagnement des auteurs. Il y a une école du polar français que la « Série noire » a accueillie au cours de son histoire. D’abord Albert Simonin (Touchez pas au grisbi ! 1953) et Auguste Le Breton (Du rififi chez les hommes, 1953, Razzia sur le chnouf, 1954). Dans le sillage de Jean-Patrick Manchette, après 1968, sont apparus A.D.G., Jean Vautrin, plus tard Thierry Jonquet, Didier Daeninckx, Tonino Benacquista, Daniel Pennac, Jean-Bernard Pouy, dont nous venons de ressortir cinq romans en un seul volume (Tout doit disparaître). Je poursuis l’aventure. J’aime recevoir des manuscrits au courrier. S’ils m’emballent, je décroche mon téléphone et je prends le train. Antoine Chainas était postier à Nice lorsque j’ai fait sa connaissance. Cette année, sur treize titres, nous publions neuf français. Au reste le livre qui s’est le mieux vendu en grand format est Mapuche, de Caryl Férey.

Jugez-vous la ligne de la « Série noire » moins politique qu’autrefois ?

Moins politisée, je dirais. Politique, elle l’est toujours, mais autrement. Pour moi, les films de David Cronenberg sont politiques en ce qu’ils traitent des corps et du désir. Parler aujourd’hui des réseaux sociaux, des choix conditionnés par le capitalisme, du genre et de l’appartenance comme le fait Elsa Marpeau, c’est encore politique. Je préfère des livres qui perturbent plutôt que ceux qui apportent des réponses. Dans le roman policier, le combat a toujours existé entre le pur divertissement, le polar facile, les thrillers habillement construits mais tournant à vide et le roman noir, assez marginal, finalement. Et ce combat s’est durci avec la concurrence entre les éditeurs. Même s’il se produit parfois d’heureux accidents, comme l’œuvre de Caryl Férey, qui touche de nombreux lecteurs. Souvenons-nous que Stieg Larsson, l’auteur de Millenium (Actes Sud), a connu un succés totalement inattendu. J’aimerais que le prochain phénomène concerne un français, et pas seulement un thriller. Un roman qui se passe à Saint-Dié, dans les Vosges, comme celui de Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre (Actes Sud , 2014, devrait susciter autant d’enthousiasme qu’un polar qui se situe dans le Montana.

Quels sont vos axes de développement ?

Continuer de promouvoir des voix françaises dans leur diversité. J’ai aussi demandé l’autorisation de publier exceptionnellement quelques biographies de rock. Pourquoi s’interdire des choses ? Il faut abolir les frontières. Pattrick Pécherot, par exemple, est publié alternativement dans des collections de littérature noire (Tranchecaille,2008) et blanche (L’homme à la carabine, 2011). Je compte enfin développer le polar rural en 2016, parce qu’il traite de problèmes rarement évoqués : fermetures d’usines et de commerces, ennui de la jeunesse, délinquance diffuse…

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