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70 ans de la Série noire

Publié le par Interpol'Art

Série noire
Série noire

Une «Vieille Dame» en pleine forme
La Série noire se redéfinit. Encore.

Aujourd’hui, tous les éditeurs ou presque tâtent du polar. Ce n’était pas le cas il y a 70 ans, lorsque Marcel Duhamel — un acteur de cinéma devenu éditeur, qui traduira Ernest Hemingway, Erskine Caldwell, John Steinbeck et John le Carré — proposait à Claude Gallimard une collection de romans noirs. À l’époque, une seule autre maison d’édition (Le Masque, depuis 1927) osait publier des enquêtes policières et des histoires à énigmes. Les intellos, les vrais, disaient alors que le polar était « un sous-genre destiné à des sous-lecteurs ». Duhamel, lui, croyait plutôt que c’était un éclairage privilégié donnant accès au côté sombre de l’humanité… Touche artistique Les trois premières traductions de Duhamel (La Môme vert-de-gris et Cet homme est dangereux de Peter Cheyney, puis Pas d’orchidées pour Miss Blandish de James Hadley Chase : les oeuvres nos 1, 2 et 3 de la Série noire) ne connaissent qu’un petit succès d’estime, mais l’homme a la tête dure. Puis, soudainement, sa nouvelle collection démarre sur les chapeaux de roue en 1948, alors que Gallimard adopte définitivement le titre Série noire. C’est Jacques Prévert qui trouve le nom de cette collection, alors que la maquette de couverture (fond noir, bordure blanche, lettrage jaune) est dessinée par… Pablo Picasso. Avec des amis comme ça… Les débuts modestes sont déjà de l’histoire ancienne et, pleinement soutenu par son éditeur, Duhamel se met à publier (et à traduire toujours) au rythme hallucinant pour l’époque de deux titres par mois. Des Américains et des Anglais surtout, et des grands : Dashiell Hammet, Raymond Chandler, David Goodis, Cheyney, Don Tracy, Paul Cain (l’ancêtre de James Ellroy, qui décrivait le monde des politiciens corrompus de la côte ouest américaine). Et Chester Himes, qui connaît un succès fou au début des années 1950. L’après-guerre a déjà des odeurs américaines dans les bars de Saint-Germain-des-Prés, et la Série noire tombe pile. Il n’y est pas d’abord question d’énigmes à résoudre, mais d’une atmosphère, d’un climat : le « noir ». « Que le lecteur non prévenu se méfie, écrivait Duhamel : les volumes de la Série noire ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. […] On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois, il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. » Très vite, Duhamel fera appel à des auteurs (Le Breton, Amila, Bastiani) et à des traducteurs français : Boris Vian et sa femme Michèle traduisent Chandler dès 1948 (La dame du lac, Adieu, ma jolie). En 1953, Albert Simonin écrit Touchez pas au grisbi, le premier titre français à connaître le succès. Déjà en 1966, moins de 20 ans après la création de la collection, la Série noire publie 96 titres par année, le polar français est bien en selle et les revendications politiques et sociales de l’époque s’affirment résolument dans les livres de la collection. Sur le monde Sauf que lorsque Marcel Duhamel disparaît en 1977, l’époque a changé… et le polar traverse une crise grave ; la Série noire ne publie plus que 36 parutions par année. Robert Soulat, qui succède à Duhamel, devra sauver la collection en réduisant son format et en changeant sa maquette. C’est pourtant à ce moment, au début des années 1980, que toute une nouvelle génération d’auteurs français apparaît, menée par Didier Daeninckx et Jean-Bernard Pouy, qui font table rase de tous les clichés et amènent le polar français à des sommets. C’est Pouy qui écrira quelque part que la Série noire fait désormais dans le « polar polaroïd », une série d’instantanés de l’époque tout entière. C’est à ce moment aussi que l’on voit apparaître les « romans navajos » de Tony Hillerman et une première ouverture de la collection aux auteurs étrangers autres qu’américains. La Série noire roule ainsi avec éclat jusqu’à ce qu’un auteur, Patrick Raynal (Un tueur dans les arbres), prenne la direction de la collection en 1990. L’époque est morose, mais une nouvelle vague d’écrivains du cru emporte la mise avec le succès aussi immense qu’inattendu de Jean-Claude Izzo (Total Khéops) et surtout de Maurice Dantec (Les racines du mal). Raynal a beau jeu d’ouvrir ensuite les portes de la collection aux Européens (Allemands, Finlandais, Italiens, Espagnols et Albaniens). Et lorsqu’Aurélien Masson prend les rênes à son tour en 2005, la Série noire, que plusieurs surnomment maintenant la Vieille Dame, redevient une grosse cylindrée roulant sur une série de succès à répétition : Mapuche de Caryl Férey, Citoyen clandestin de DOA, et autres Jo Nesbø, Ken Bruen et Marek Krajewski. Renouveau Pour cet été 2015, la Vieille Dame change de maquette pour une cinquième fois : le fond noir et la bordure blanche sont toujours là, le jaune aussi, pour le nom des auteurs cette fois, mais l’on voit apparaître de la couleur en couverture. Et pour bien souligner le lien qui unit les presque 3000 titres parus dans la collection, Aurélien Masson et son équipe sortent trois gros livres illustrant à leur façon le passé, le présent et l’avenir de la Série noire. Ils ont d’abord choisi de rééditer dans un même gros bouquin cinq livres publiés par Jean-Bernard Pouy dans les années 1980 : Tout doit disparaître regroupe de courts romans très intenses et permet de saisir la maîtrise de l’écriture et le génie de Pouy — on aura l’occasion de revenir sur cet admirable exercice de style. Puis le tout nouveau DOA, Pukhtu, illustre bien la richesse des thèmes qui habitent le polar contemporain. Ce premier tome d’une série de deux est un véritable traité de géopolitique se déroulant en Afghanistan, mais aussi en Afrique et en Europe ; c’est un livre immense qui plonge, encore plus que dans l’action et la stratégie militaire, au coeur de réflexions profondes sur ce qui mène l’humanité à sans cesse se « peinturer dans le coin »… Quant à la série de Marcus Sakey, Les brillants, elle laisse croire à une sorte de nouveau mélange des genres comportant le polar, les technologies réseautiques et la science-fiction. Tout repose sur le fait que, quelque part aux États-Unis au tournant des années 1980, est née toute une génération d’humains aux capacités mentales et physiques presque mutantes. On devine que les relations entre « les ordinaires » et « les brillants » ne sont pas simples. Quand on a 70 ans et que l’on est une Vieille Dame, il faut bien accepter de remettre beaucoup de choses en question, non ?

Michel Bélair - Le Devoir

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